Ne mettons pas d’eau dans notre vin !

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150602 Vin ProgressisitesArticle paru dans la revue Progressistes n°8

« Le vin est ce qu’il y a de plus civilisé au monde », Rabelais.
Les viticulteurs français ont développé un savoir-faire unique au monde. Face aux nouveaux enjeux climatiques et à l’industrialisation de leur secteur, c’est des expérimentations faites par ces paysans que naîtront les solutions de demain. À condition, toutefois, qu’ils soient accompagnés et protégés par les pouvoirs publics face aux appétits libéraux.

Des vins d’Alsace aux vins de Languedoc, de la Bourgogne à la vallée du Rhône, de la vallée de la Loire à la Gironde et au Sud-Ouest, le vignoble est présent dans nombre de nos territoires. Et si nous avons une préférence pour tel ou tel cépage, force est de reconnaître que la culture de la vigne structure nombre de nos paysages. Un peu plus de 15% de la production agricole française, en valeur, est le fruit de la viticulture.
Pourtant, cette même viticulture ne représente que 3% des surfaces agricoles utilisées.

UN SECTEUR SOUS PRESSION
La vigne apporte des revenus substantiels, plus élevés que d’autres cultures. Cela dit, il y a de grandes inégalités selon les régions, les appellations et les crus. L’envolée spéculative du prix de certains vignobles réputés, mise en exergue par les médias, ne doit pas masquer les questions globales posées à une profession qui compte de nombreux petits viticulteurs et toute une filière professionnelle derrière.
Ainsi, les surfaces en vigne se réduisent d’année en année. D’un vignoble à l’autre, la situation varie, mais des problématiques communes sont posées aux viticultrices et viticulteurs qui entendent résister à la pression des négociants présents sur le marché international (16 % du vin de la planète est produit en France) et des tenants du libéralisme. Ces derniers ont appliqué depuis plusieurs décennies à la vitiviniculture les critères de gestion des secteurs marchands et industriels qui tirent les prix vers le bas.

LE DROIT DE PLANTATION DE VIGNES SAUVÉ
Cette logique a conduit les ministres de l’agriculture de l’UE, sur proposition de la Commission européenne,
à imaginer en 2008 la suppression du mécanisme de régulation des plantations de vignes pour 2016. L’objectif apparent de la suppression de ces droits de plantation (autorisation ou non à planter des vignes à l’installation ou pour étendre son exploitation) est d’adapter le marché à la demande pour éviter une surproduction et conserver des vins de qualité. Mais avec cette proposition la Commission européenne plaçait la viticulture dans la même logique que l’ensemble du secteur agricole : libéralisation de la plantation et, de fait, avec la mise en concurrence, obligation pour un certain nombre de producteurs de vendre leur production à des prix inférieurs à leur coût de revient.
Accepter cette mise en concurrence, c’était nier le fait que la désignation « vin » recouvre des réalités très différentes, tant en termes de terroir que de production potentielle. Cela participe à la volonté d’uniformiser le goût, objectif indispensable pour développer une industrialisation. L’accord sur la réforme de la politique agricole commune pour 2014-2020 avait clos le dossier sur l’octroi des droits de plantation des vignes jusqu’en 2030. Alors que rien n’était gagné, la mobilisation des viticultrices et viticulteurs, de syndicats agricoles, d’élus et citoyens a permis de faire reculer la Commission.
C’est une victoire contre la volonté de tout libéraliser pour mieux dominer les exploitants. Toutefois, si la Commission a été contrainte de qualifier ces droits de plantation de nécessité absolue, dans les faits la situation est un simple maintien de l’existant. Le devenir de nombreuses exploitations reste donc bien en suspens.

LA VITICULTURE PAYSANNE EST UNE CHANCE
Outre le marqueur culturel et historique qu’est le vin, le défendre c’est aussi défendre les emplois directs et induits qui en dépendent. Culture exigeante sur le moyen et long terme et particulièrement exposée aux aléas climatiques, la viticulture doit aujourd’hui être accompagnée pour permettre une évolution respectueuse de l’environnement.
Nous ne pouvons que nous féliciter de la relaxe de ce viticulteur bourguignon poursuivi pour avoir refusé le recours systématique aux insecticides. Alors que depuis plus de vingt ans les traitements insecticides systématiques n’ont pas fait reculer la cicadelle ni la flavescente dorée, il faut encourager la recherche, les expérimentations individuelles et collectives, favoriser d’autres voies.
Comme dans d’autres secteurs, les pouvoirs publics doivent accompagner la viticulture paysanne, seule à même d’apporter satisfaction à une population toujours plus regardante. Si cette dernière a fortement réduit sa consommation en volume, elle devient plus exigeante sur la qualité et les questions environnementales comme sur son rapport avec le viticulteur.

L’INDUSTRIALISATION CONTRE L’URGENCE CLIMATIQUE
Quel que soit le bassin, les « petits » viticulteurs participent au développement local (routes du vin, événements festifs, caves ouvertes…). À l’inverse, une industrialisation du secteur détruira ce dynamisme, uniformisera le vin, fera disparaître de nombreux cépages de nos territoires et de notre patrimoine agricole alors même que devant de l’urgence climatique, il est au contraire urgent de rechercher les mieux adaptés. L’industrialisation s’inscrit dans une logique opposée à celle de la recherche du bon vin, issu de la volonté d’équilibre entre sol, climats et cépages : son seul but est en effet de répondre à une logique de rentabilité financière. Cela ne peut se traduire que par une alternative inadmissible : ou baisse du coût de production ou mise au point de produits de luxe réservés à une élite.
En ce moment, les viticulteurs s’activent sur leurs parcelles pour produire les meilleurs raisins possibles ; ils regardent le ciel, craignant pluviométrie trop importante et grêle…Alors, poser la question de l’avenir de l’agriculture, c’est poser celle d’un modèle de production qui garantisse une juste rémunération du travail et la réalisation d’un produit de qualité pour garantir sa préservation. Souvenons-nous que deficiente vino, deficit omne (« si le vin manque, il manque tout »). ■

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